Je pensais connaître le cannabis, ses effets, ses limites, ses pièges. Après plus de vingt ans de consommation, j’avais trouvé un équilibre imparfait mais réel. Puis j’ai acheté une fleur “un peu forte” dans une boutique CBD parisienne. En quelques semaines, j’ai développé une dépendance physique que je n’avais jamais connue auparavant. Le produit était légalement vendu. Ses effets, eux, ne ressemblaient plus au cannabis que je connaissais.

J’ai 43 ans. J’ai commencé les cigarettes à 17 ans et le cannabis à 19 ans. Pendant longtemps, cette consommation a fait partie de ma vie sans la résumer entièrement, ce qui est déjà beaucoup demander à une addiction : rester à sa place.

J’ai connu les périodes régulières de consommation, les pauses, les reprises, les fausses bonnes résolutions, les “juste ce soir” qui durent trois mois. Je ne découvre donc pas le sujet. Je ne suis ni un repenti de plateau télé, ni un adolescent surpris par son premier bad trip. Je savais ce qu’était une dépendance au cannabis. Du moins, je le croyais.

Autour de 40 ans, ma consommation avait pourtant changé. Je ne vivais pas dans l’abstinence totale, mais j’avais retrouvé un équilibre. Je vapotais de la nicotine. Le soir, il m’arrivait d’utiliser une vapoteuse au THC, illégale en France, mais qui m’aidait à dormir et calmait l’anxiété. Cela restait ponctuel. Je ne passais plus mes journées à chercher du produit, à calculer ce qu’il me restait, ou à organiser mon existence autour d’un joint.

Avant l’épisode que je vais raconter, je faisais 6h de sport par semaine. Je travaillais sur un projet d’application mobile, je m’occupais de mon fils, je menais une vie assez stable. Ma dépendance n’avait pas disparu, mais elle était contenue. Je consommais peu, avec des périodes d’abstinence modérée. 

Puis je suis entré dans une boutique CBD.

C’était en décembre 2025, à Paris. Je cherchais un liquide de vape. La boutique vendait aussi des fleurs de CBD. En ancien consommateur, je les regarde, je les sens, je pose des questions. Je demande au vendeur s’il a quelque chose “d’un peu fort”.

Je voulais une alternative légale au cannabis. Une version plus acceptable, plus propre, presque bourgeoise : lumière blanche, sachet net, ticket de caisse. On me propose une fleur appelée Super Zombie. Le nom aurait dû suffire à m’alerter, mais j’ai toujours eu une capacité assez élégante à ignorer les avertissements quand ils contredisent mon envie. J’achète un joint. J’essaie. L’effet me plaît.

Il ressemble au cannabis. Très proche. J’y retourne.

En janvier, une autre boutique ouvre près de chez moi. Même demande. On me vend une fleur appelée OG Kush, un nom familier pour n’importe quel ancien fumeur. L’effet est puissant, agréable, immédiatement reconnaissable en apparence. Je retourne en acheter. Puis encore. Puis très souvent.

En quelques semaines, ma consommation augmente de manière spectaculaire : cinq joints par jour, puis dix, puis quinze, puis vingt.

Je me suis vu, comme dans Trainspotting, annuler toute ma vie sociale et sportive pour me consacrer à la consommation du produit. Je ne pouvais littéralement plus m’arrêter de fumer.

À ce stade, il ne s’agissait plus de plaisir. Mes journées étaient devenues simples, au sens le plus pauvre du mot : acheter, fumer, vérifier ce qu’il restait, prévoir le lendemain. Le sport a disparu. Les sorties ont disparu. Le travail a reculé. Même les choses ordinaires, répondre à un message, sortir marcher, manger correctement, demandaient un effort disproportionné.

Le changement le plus inquiétant était physique.

Le matin, si je me réveillais sans produit, je tremblais. J’avais des sueurs, des frissons, des vomissements, des diarrhées, une perte d’appétit massive. Je ne pouvais plus rien avaler sans vomir. En quelques semaines, j’ai perdu 6 kg. Mon corps réclamait cette substance plus que tout.

Jamais je n’avais connu une telle accoutumance. Jamais je n’avais connu une addiction aussi rapide, aussi physique. Avec le cannabis classique, je connaissais l’irritabilité, l’insomnie, l’ennui, l’envie de reprendre. Là, c’était autre chose. Le manque ressemblait moins à une frustration qu’à une maladie.

Certains matins, je me suis vu attendre l’ouverture de la boutique de “CBD” emmitouflé sous plusieurs couches, capuche sur la tête. Je passais d’une sudation extrême, avec des gouttes de sueur qui coulaient le long de mes côtes, à des tremblements de froid. Quelques bouffées de cette fleur suffisaient à calmer mon corps intégralement. Les nausées reculaient, les frissons cessaient, mon ventre se calmait. Je pouvais recommencer à fonctionner.

C’est ce point qui m’a le plus marqué : quelques bouffées suffisaient.

Je redevenais normal.

Il ne s’agissait plus de modifier ma journée, mais de la rendre possible. Après plus de vingt ans de consommation, je n’avais jamais connu cette vitesse d’installation, cette violence du manque, cette impossibilité presque mécanique de m’arrêter. Je n’étais peut-être pas en train de rechuter vers un vieux problème. Je rencontrais peut-être un produit nouveau avec une mémoire ancienne.

J’ai essayé de demander de l’aide.

Le centre antipoison ne pouvait pas m’apporter de solution immédiate. Drogues Info Service était saturé. Le CSAPA m’a proposé un rendez-vous un mois plus tard. Mon psychiatre était absent. Les addictologues autour de moi n’avaient pas de disponibilité rapide. Je me suis rendu seul aux urgences psychiatriques, où l’on m’a prescrit de forts neuroleptiques comme solution d’urgence pour tenir.

Je me suis donc retrouvé seul à organiser mon sevrage, ce qui est une phrase assez inquiétante quand on la relit calmement.

J’ai commencé à réduire les doses en m’imposant un rythme précis. Je suis passé d’environ 5 grammes par jour à 2 grammes en une semaine, puis j’ai dû faire un palier. Je pesais, je comptais, je négociais avec moi-même. Toute addiction finit par produire sa petite comptabilité domestique.

Un voyage à Amsterdam était prévu depuis longtemps. J’y suis parti avec cinq grammes de mon herbe parisienne, par peur de ne pas trouver l’équivalent sur place. Cinq grammes pour cinq jours : un gramme par jour, avec une diminution progressive. J’ai fait un planning presque médical : un joint le matin pour ne pas vomir, un le soir pour dormir, un de secours si la journée devenait difficile, et un pour le dernier jour, afin de supporter les 3h30 de train du retour.

Sur place, j’ai fumé du cannabis légal, du cannabis “classique”, issu de la plante, avec des variétés puissantes et réputées. Les effets ont été beaucoup moins forts que ce que j’attendais.

Je ne veux pas tirer de conclusion excessive de cet épisode. Il peut y avoir plusieurs explications : tolérance, contexte, variétés, dosage, état psychologique. Mais sur le moment, l’impression était nette : mon corps réclamait surtout la fleur achetée à Paris. Pas seulement “du cannabis”.

C’est à Amsterdam que j’ai commencé à poser des questions.

Plusieurs vendeurs connaissaient mal ces produits récents. Puis quelqu’un m’a parlé des cannabinoïdes de synthèse, de molécules pulvérisées sur des supports végétaux pouvant être très puissantes. J’ai commencé à lire : articles, alertes sanitaires, rapports, témoignages.

J’ai découvert que le CBD peut servir de base à des produits modifiés chimiquement aux effets psychoactifs. Je ne sais toujours pas ce que je fumais : l’analyse du produit est en cours. Peut-être s’agissait-il d’un cannabinoïde semi-synthétique, peut-être d’un cannabinoïde synthétique, peut-être d’un cannabimimétique non cannabinoïde. Le produit que j’ai consommé est encore, à l’heure où j’écris ces lignes, en analyse par le centre antipoison.

Ce que je peux dire, sans me substituer au laboratoire, c’est que les effets ne ressemblaient pas à ceux du cannabis que j’avais connu pendant vingt ans. La dépendance s’est développée plus rapidement, plus physiquement et de manière incontrôlable.

Je ne dis pas que le cannabis est innocent. Il peut rendre dépendant, aggraver certaines fragilités, enfermer dans des habitudes dont on sort difficilement. Je le sais, puisque j’en parle à la première personne. Mais je sais aussi distinguer une dépendance ancienne et familière d’un phénomène nouveau, brutal, et très rapide.

Ce qui me frappe encore aujourd’hui, c’est le contexte. J’ai acheté ce produit dans une boutique légale. Il ressemblait à une fleur de cannabis. Il était vendu dans l’univers du CBD, donc dans un cadre que beaucoup de consommateurs perçoivent comme rassurant. Or ce produit a provoqué chez moi un manque physique que je n’avais jamais connu.

Si un consommateur expérimenté peut ne rien voir venir, que se passe-t-il pour quelqu’un de plus jeune, de plus naïf, ou simplement moins informé ?

Le problème principal, à mes yeux, est le manque de clarté. Une fleur vendue comme du CBD sans l’être réellement, produisant des effets psychoactifs puissants et un manque brutal, n’est en aucun cas un produit pouvant être qualifié de “bien-être”. Un produit légalement disponible n’est pas nécessairement un produit bien identifié. Et l’achat en boutique ne garantit pas aujourd’hui au consommateur de comprendre la composition, la dose, les risques ou les effets possibles du produit.

J’ai longtemps vécu avec l’idée que l’État français, malgré ses rigidités, protégeait globalement la santé de ses citoyens. Aujourd’hui, j’ai perdu cette certitude. La France affirme lutter contre les drogues, mais des produits fortement psychotropes et addictogènes circulent légalement à la vente, sans aucune forme d’information, parfois même très librement dans des distributeurs automatiques. Pendant ce temps, le sujet du cannabis reste bloqué pour d’illustres raisons morales, alors que je l’ai moi-même toujours considéré de par sa complexité naturelle comme un produit noble et agricole, au même titre que la vigne peut l’être pour le vin.

Je ne demande pas qu’on me plaigne. J’ai ma part de responsabilité. J’ai demandé quelque chose “d’un peu fort”. J’ai aimé l’effet. J’y suis retourné. Mais la responsabilité individuelle atteint ses limites quand le consommateur ne sait pas vraiment ce qu’il achète.

On ne peut pas demander aux gens d’être prudents sans leur donner les moyens de comprendre.

Je croyais acheter une alternative légale au cannabis. J’ai découvert une dépendance rapide, physique, étrangère à tout ce que je connaissais. Je pensais reconnaître mon vieux problème. En réalité, je rencontrais peut-être autre chose. Mais vendu légalement, avec un ticket de caisse.