La semaine dernière, une petite déferlante médiatique fut l’occasion de prendre la mesure du prohibitionnisme ambiant dans lequel nous évoluons encore en France lorsqu’il s’agit de cannabis. La vague de publications portait sur la molécule de cannabidiol ou CBD – un des nombreux cannabinoïdes présents dans la composition du chanvre (de son nom botanique “Cannabis sativa L.”), également largement présent dans quelques variétés agricoles autorisées en France et distribuées par la Coopérative Centrale des Producteurs de Semences de Chanvre (CCPSC). Ce cannabis dit « industriel » ne devant pas dépasser 0,2 % de Tétrahydrocannabinol (THC). Pour rappel, seul le THC – molécule psychoactive du chanvre – est placée sous contrôle international, à contrario du cannabidiol qui lui n’est pas considéré comme un produit stupéfiant.

CBD une du Parisien

« L’inquiétante » Une du Parisien, par laquelle tout à commencé.

Dans cette dernière déferlante d’articles – en fait souvent des titres régionaux ayant rapidement relayé le contenu d’un article « coup de buzz » du Parisien intitulé d’une façon assez anxiogène « Cannabis : l’inquiétant succès du «joint électronique» » et accompagnée d’une vidéo tout autant angoissante. Sur ces articles, beaucoup d’affirmations erronées, infondées, peu sourcées, mais aussi fortement à charge… Quand il s’agit de cannabis en France, rien de nouveau, le sujet est vendeur, les médias qui veulent jouer la carte du sensationnalisme ont pris l’habitude d’alarmer en premier lieu avant de chercher à informer. Nous ne pouvons que nous désoler de la propension des journalistes à forcer le trait en appliquant de façon très scolaire cette non présentation sous un jour favorable, leur permettant de rester dans les clous de l’article L3421-4 du code de la santé publique (et d’éviter ainsi de possibles procès). Article de loi qui plus est, est constamment mal interprété depuis des années.

En effet si l’on s’intéresse à celui-ci de plus près, on constate que c’est bien la présentation de l’usage sous un jour favorable de produit stupéfiant qui est interdite et non des produits stupéfiants eux-mêmes. Nous en profitons donc pour le rappeler à ces même journalistes qui prennent bien soin de vérifier si cette autocensure est correctement appliquée avec et/ou sous le contrôle de leur rédaction et de leur plateforme juridique.  

L’article L3421-4 du CSP – Petit rappel à l’attention des médias & des journalistes :

Pour exemple, si l’on interprète le code de santé publique en le prenant au mot, cela donne : 

  • Représenter la plante ou la feuille de chanvre = LÉGAL
  • Porter des vêtements arborant une feuille de chanvre = LÉGAL
  • S’exprimer sur la plante de chanvre de manière positive = LÉGAL
  • Présenter l’usage de chanvre sous sa forme brute dans un usage médical = ILLÉGAL
  • Rapporter les données scientifiques sur les bénéfices médicaux de son usage = ILLÉGAL
  • Présenter son usage sous un angle favorable (bienveillant, clément, ou même indulgent) = ILLÉGAL

Le débat semble donc biaisé dès le départ, car si la réalité scientifique du cannabis et de ses dérivés ne peuvent être présentés sous un jour “véridique”, jamais nous n’arriverons à mettre en place un débat équilibré et dépassionné sur la question.

On aura aussi remarqué que lors de la sortie de ces papiers, un certain flegme, une inattention particulière ou un désintérêt total amenant les journalistes à renommer par erreur ladite molécule de cannabidiol sous les noms de “cannabidol”, “cannabinol” (là une autre molécule issue du cannabis, le CBN), ou encore “cannadiol”… Est-ce si compliqué de faire une simple vérification orthographique sur Internet?  

Et s’ils l’avaient fait ? S’ils s’étaient mieux renseignés, qu’auraient-ils découvert ?

Kanavape 2014

La Kanavape, première e-cigarette au CBD lancée fin 2014 sur le marché français avait ouvert la voie. Elle n’a été finalement que très peu distribuée.

Que premièrement, les e-cig contenant du CBD sont disponibles sur le marché Français depuis trois ans. Il est vrai que sur ces 6 derniers mois nous avons assisté à une recrudescence des produits au CBD et ce, sous différentes concentrations. En plus des huiles infusées, crèmes, capsules et autres extraits, apparaissent même désormais de nouveaux produits présentés sous la forme de fleurs séchées (comme le cannabis classique contenant du THC), ou encore sous forme de résine (haschich), fabriqués avec des fleurs de chanvre CBD. Ces produits dérivés du chanvre, en titrant à moins de 0.2% de THC et n’ayant donc aucun effet psychotrope, sont, de ce fait, légaux (et l’ont toujours été).

Que deuxièmement, l’ANSM avait déjà statué en 2015 sur le cannabidiol vapé en e-liquide et que nous n’avons toujours pas connaissance des études complémentaires commanditées pour savoir notamment si la vape intensive de CBD contenant également moins de 0,2% de THC pouvait positiver les tests urinaires (CF rapport de la commission des stupéfiants de l’ANSM). Sur la base du principe de précaution, l’ANSM ne semblait pas favorable à la commercialisation du cannabidiol, pourtant déjà en vente libre en France sur le principe de reconnaissance mutuelle avec les autres états membres, qui le commercialisent pour certains depuis plus d’une décennie. Les récentes déclarations de la Ministre de la Santé rapportées par le titre de cet article du Parisien : “Le «joint» électronique «apparaît comme légal »« , confirme cette position.  

Que troisièmement, le CBD sous forme orale, a démontré une efficacité clinique chez de nombreux patients, plus particulièrement chez des enfants atteints du Syndrome de Dravet – une forme d’épilepsie rare et incurable – qui développent une pharmaco-résistance aux traitements anti-épileptiques et neuroleptiques. Le cas pratique le plus connu aux Etats-Unis est Charlotte Figi, une petite fille traitée avec une variété de cannabis spécialement créée pour elle, la Charlotte’s web. Cette variété, pauvre en THC (0.2%) et très riche en CBD (17%) a permis à la jeune fille, de passer de plus de 300 crises par jour à seulement 1 ou 2 par mois.  Vous pouvez retrouver son histoire et celle de de beaucoup d’autres sur notre article “Ces enfant aidés par l’utilisation des cannabinoïdes”. Ce potentiel est par ailleurs reconnu par les autorités françaises compétentes, de par l’AMM du Sativex pour la spasticité liée à la sclérose en plaques (qui contient du THC et du CBD pour un ratio de 1:1) et qui n’est cependant toujours pas accessible à l’heure où nous écrivons ces lignes (Voir notre analyse critique de la HAS).

Le cannabidiol, avant tout un produit de santé

Molécule de CBD

La construction moléculaire du cannabidiol ou CBD, d’abord un produit de santé.

L’Epidiolex avec une solution orale de Cannabidiol titrée à 100 mg/ml (10%) est depuis peu disponible en France sur prescription via une autorisation temporaire d’utilisation (Voir Epidiolex dans la liste des ATU de l’ANSM). Il est utilisé pour améliorer le tonus musculaire (la motricité) et diminuer le nombre et l’intensité des crises d’épilepsie dans les syndromes pharmaco-résistants (Dravet, Lennox-Gastaut). Après trois essais cliniques réussis sur des patients, le laboratoire GW PHARMACEUTICALS (qui commercialise aussi le Sativex en Europe) se dit prêt à demander une autorisation de mise sur le marché européen.

Outre le potentiel médical très prometteur du CBD, la principale caractéristique de ce produit est sa grande sécurité d’emploi concernant son titrage et son administration, qu’il soit ingéré ou vaporisé. Son dosage thérapeutique peut être ajusté chez l’adulte de 50mg à 1g par jour, soit du simple au 20, alors que les médicaments conventionnels, en général ont une fenêtre posologique beaucoup plus faible, avec un risque bien supérieur en cas de surdosage. Quelques études cliniques témoignent de la sécurité d’emploi du CBD à haute dose : jusqu’à 1g/jour il ne ressort aucun effet secondaire grave, en l’occurrence un effet sédatif, une forte décontraction musculaire et de possibles troubles de la vigilance.

Justifier la mise en place de l’interdiction de cette molécule de par sa provenance – cette plante aux fortes connotations subjectives qu’est le cannabis – serait un faux-prétexte  :

  • Sur le plan de la santé publique, sa sécurité d’emploi permet sa vente libre (en dessous d’un certain dosage).
  • Sur le plan médical, la balance bénéfice / risque du CBD justifie l’utilisation de ses produits en première intention dans les indications probantes (Peu d’effets secondaires et sans gravité).

Les terpènes, pas non plus dénués d’intérêts thérapeutiques.

Liste des terpènes

Aperçu des terpènes et de leurs propriétés dans le monde végétal

Saviez-vous que le cannabis, en plus des cannabinoïdes, produit un grand nombre d’autres molécules (plus de 120), appelées “les terpènes”? Ces molécules, issues d’une classe d’hydrocarbures naturels sont produites par de nombreux végétaux. Elle se retrouvent par exemple dans les fruits, les plantes aromatiques, la sève des arbres, et de nombreuses espèces du règne végétal (ex: conifères, gingembre, menthe, lavande, citron, houblon…). Ce sont elles qui sont responsables de l’odeur et du goût, parfois même de la couleur des fleurs des différentes variétés de cannabis.

Les terpènes possèdent également, pour certains, des effets psychoactifs (relativement faibles) ainsi que des effets bénéfiques sur la santé. Ils jouent un rôle majeur dans les remèdes de l’herboristerie traditionnelle qui leur confèrent des effets anti-bactériens, anti-néoplasiques (anti-cancers) ou autres effets pharmaceutiques reconnus.

Le myrcène par exemple, un des terpènes les plus répandus dans le cannabis que l’on retrouve dans la mangue, les agrumes ou encore le houblon est bien plus psychoactif en comparaison avec le cannabidiol. Autre exemple de terpène sédatif, le terpinéol. Ce dernier, testé à haute dose sur des rats a eu pour effets entre autre de réduire la mobilité de l’animal de 45%. Sont-ils interdits pour autant ? Non, bien sûr.

PDF : Présentation du Dr Ethan Russo sur l’interaction des terpènes avec les cannabinoïdes dans les différents cultivars de cannabis (chemotypes) 

Pour conclure

Le CBD ou cannabidiol donc, possède un large spectre d’action au vue des données pré-cliniques disponibles et les interactions avec les autres cannabinoïdes et terpènoïdes sont nombreuses, à l’origine d’un effet synergique, appelé l’effet d’entourage.

Propriétés pharmacologique des cannabinoïdes.

Propriétés pharmacologique des cannabinoïdes.

Au vu de sa sécurité d’emploi, il peut entrer aussi bien dans la composition des produits de bien être (alimentaire, cosmétique) comme dans celle des produits de santé, à des concentrations a priori plus élevées et avec un suivi médical approprié. La question à se poser n’est pas celle de son interdiction, mais au contraire celle de sa réglementation adaptée en fonction da la finalité (et du dosage du produit) qu’il soit dans la catégorie des produits de bien-être ou des produits de santé.

Il est primordial de libérer et de favoriser la recherche sur les cannabinoïdes, notamment dans le cadre des plans nationaux de lutte contre le cancer, les maladies neuro-dégénératives ou l’autisme.

Au lieu de voir en cette molécule un potentiel problème d’addiction et de santé publique, nous vous répondons : au contraire, réjouissez-vous de la démocratisation du CBD ! En effet, ce dernier a probablement un effet anti-craving au vu des nombreux rapports de cas dans le sevrage de l’alcool, de la cocaïne, de l’héroïne, du tabac et du cannabis… Il pourrait être intéressant de mener des recherches cliniques multi-centriques randomisées en double aveugle sur le potentiel anti-craving du Cannabidiol. Cela pourrait aider nombre d’usagers de drogues en situation de dépendance à se sevrer plus facilement. Alors que près d’un quart de la population française pense encore que l’usage de cannabis mène à celui d’autres produits plus toxiques (théorie de l’escalade invalidée scientifiquement), le CBD pourrait être un outil de plus dans le panel des molécules utilisés pour le sevrage des produits pour les professionnels de santé (Théorie de la désescalade qui reste à valider scientifiquement).  

Messieurs les décideurs, il devient donc urgent, au nom des nombreux défis que nous avons à relever, que le chanvre retrouve sa place dans notre pharmacopée et plus largement dans notre société, à savoir une plante utile pour l’humanité, aussi bien pour ses graines et sa fibre que pour ses fleurs et leurs dérivés qu’il convient d’utiliser à bon escient et avec modération. En effet, l’usage de certaines variétés peut dans certaines conditions entraîner une dépendance et d’autres dommages que seule une politique pragmatique de santé publique, respectueuse des citoyens usagers axée sur la réduction des risques, est en mesure de prévenir.

Pour aller plus loin :
Revue de presse : 
Quelques liens ressources sur le sujet du CBD inhalé en vaporisation :