Les mouvements de contestation se multiplient dans le monde et en particulier aux Etats-Unis dans le but de dénoncer d’une même voix les persécutions répétées subies par la communauté noire, victime d’une pression policière trop souvent meurtrière. #BlackLivesMatter, #BlackOutTuesday, veulent défendre une communauté victime depuis trop longtemps de la stigmatisation. La prohibition du cannabis et des drogues en général a participé et participe encore aujourd’hui à une guerre raciale et sociale engendrant une répression policière inutile et délétère aux conséquences parfois dramatiques.

Aux racines de la prohibition des stupéfiants internationale 

Au cours des années 1920 aux Etats-Unis, un premier mouvement naît au sein des parlementaires conservateurs, de la presse à sensation, la “Yellow press”, par l’intermédiaire du groupe Hearst, et avec l’aide du directeur du FBN (Federal Bureau of Narcotics) de l’époque, Harry J. Anslinger, qui souhaite utiliser le cannabis pour diaboliser la communauté noire et hispanique. A l’époque, cette “presse jaune” dénonçait les mexicains comme des “paresseux fumeurs” de cannabis et les noirs comme des consommateurs de cocaïne – et plus tard de cannabis-, violeurs de femmes blanches.

Les états du sud souhaitaient une loi forte contre la marijuana afin de persécuter à bon compte les Mexicains qui saturaient le marché du travail avec une main-d’œuvre à bas prix pendant la dépression des années 30. Cette campagne de propagande organisée par la presse s’est également fortement appuyée sur des thèmes racistes populaires de l’époque, illustré ici avec un exemple de titres à scandale : « Deux négros ont enlevé une fille de 14 ans et l’ont gardée pendant deux jours sous l’influence de la marijuana. Une fois rétablie, elle s’avère souffrir de la syphilis ».

Ces deux communautés se retrouvent, contre leur gré, stigmatisées par la presse comme étant de dangereux consommateurs de cannabis prédateurs de la communauté WASP. Les films de propagande prohibitionniste ont participé à mettre en scène cette diabolisation. Retrouvez notre dossier complet sur la propagande prohibitionniste.

L’invention de la “guerre contre les drogues”

Richard Nixon

Richard Nixon, Président des Etats-Unis de 1969 à 1974 et architecte de la “Guerre contre les drogues”.

Dès son origine, l’objectif de la “guerre contre la drogue” était clair pour le gouvernement américain. Pour Richard Nixon, cette nouvelle bataille est d’abord un moyen de stigmatiser, entres autres, les populations noires américaines. John Ehrlichman, l’un de ses conseillers le détaille en 1994 au magazine Harper’s. Il précise à l’époque que les prises de position du président sur la nocivité des drogues et les considérations de santé publique n’étaient que des mensonges créés afin de cibler directement les militants afro-américains et la contre-culture hippies.

«A cette époque, j’étais en train d’écrire un livre sur la politique anti-drogue. J’ai commencé à poser à Ehrlichman une série de questions candides, à côté de la plaque, qu’il a balayées d’un revers de main. “Vous voulez savoir ce dont il s’agissait?” (…) “L’équipe de campagne de Nixon en 1968, et la Maison blanche par la suite, avaient deux ennemis : la gauche pacifiste et les noirs. Vous voyez ce que je veux dire? Nous savions que nous ne pouvions pas rendre illégal le fait d’être pacifiste ou noir, mais en incitant le grand public à associer les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne, puis en criminalisant lourdement les deux produits, nous pouvions casser ces communautés. On pouvait arrêter leurs responsables, fouiller leurs maisons, briser leurs rassemblements et les diaboliser jour après jour dans les JT. Est-ce qu’on savait qu’on mentait à propos des drogues ? Bien évidemment.”»

Dan Baum, ancien journaliste du New Yorker et contributeur pour Harper’s

En diabolisant l’usage de stupéfiants et en y associant la communauté noire et hispanique avec l’aide d’une propagande forte, la politique de Richard Nixon a marqué les politiques publiques en matière de drogues jusqu’à aujourd’hui.

A la fin des années 60, sous la pression du président américain et de sa « guerre aux drogues », l’ONU impose cette prohibition à ses états membres. La France, par sa loi de 1970 hérite naturellement de ce système prohibitionniste et de ses dérives ségrégationnistes et ajoute en plus à ce nouveau volet législatif la pénalisation de « la présentation de l’usage de stupéfiants sous un jour favorable » (ancien L.630 aujourd’hui L.3421-4), ayant pour effet une désinformation massive sur le cannabis très spécifique à notre pays et des répercussions importantes sur la liberté d’expression en comparaison de la plupart de nos voisins européens.

Des données américaines sans équivoque

Documentaire The House We Live In, 2012

La mise en place de ce système prohibitionniste fondé sur des bases ségrégationnistes a eu pour conséquence une surreprésentation de la communauté noire dans les statistiques judiciaires. La population carcérale noire a baissé ces dernières années, mais les disparités raciales restent fortes. Les données montrent que les noirs ont six fois plus de chance d’aller en prison que les blancs.

“Il y a un problème structurel dans notre pays que nous ne cessons d’ignorer. Nous avons 2 millions d’individus incarcérés, et 1 million d’entre eux sont des africains-américains. La plupart sont des hommes, et beaucoup sont incarcérés pour des délits sans violence liés aux drogues.”

Prof. Charles J. Ogletree, Harvard University, dans The House We Live In, 2012.

Pire, ces lois anti-drogues ont été établies afin de cibler plus lourdement les substances consommées par des communautés précises, ici les afro-américains. Lors d’un séminaire à l’EHESS en avril 2016 co-organisé par l’association ASUD, Carl Hart, neuro-psychopharmacologue et auteur de l’ouvrage High Price (2015), détaille l’exemple de l’usage du crack par rapport à la cocaïne – deux substances qu’il décrit comme chimiquement similaires – dans les Etats-Unis des années 80.

A cette époque, l’usage du crack (crack cocaine) était irrémédiablement associé à la communauté noire alors que les études épidémiologiques montrent qu’une part plus importante des usagers étaient blancs. Mais à cause du traitement des affaires sur les stupéfiants dans les médias, l’usage de crack fut exlusivement associé aux noirs. Cette association a eu pour conséquence directe dans la loi que les usagers de crack étaient plus lourdement condamnés que ceux usant de cocaïne (powder cocaine), plus généralement associé à des usagers blancs. Sous ces lois, 80% des incarcérations concernent les noirs alors même que les données démontrent qu’ils ne consommaient pas plus que les blancs. Et cela se vérifiiait encore en 2016.

Concernant la question du cannabis, encore récemment, aux Etats-Unis, un noir à 4 fois plus de chance d’être arrêté pour infraction à la loi qu’un blanc. Et pourtant, les niveaux de consommation sont les mêmes pour l’ensemble de la population.

Cette pression sur la communauté noire, par l’intermédiaire des substances psychotropes, conduit à des incarcérations massives des africains-américains mais également à des épisodes de violences policières parfois meurtrières sur fond de suspicion de détention de drogues. Et l’histoire malheureuse de George Floyd qui enflamme aujourd’hui les Etats-Unis n’est qu’un exemple parmi une multitude.

US incarceration timeline

Augmentation significative de l’incarcération de citoyens américains suite à la déclaration de la guerre contre les drogues du Président Nixon, relancée par Ronald Reagan en 1984.

Et en France ?

“En France […] le biais judiciaire contre les minorités est assez patent, et de ce point de vue on peut faire un rapprochement avec la situation des États-Unis et de celle des Noirs américains. Nos prisons sont remplies de Noirs et d’Arabes et beaucoup sont là pour des raisons liées au trafic. Il faut maintenant envisager la réalité de fortes inégalités devant la loi, voire de formes d’arbitraire”

Fabrice Olivet, président de l’association ASUD (Auto-Support des Usagers de Drogues)

De telles données n’existent pas en France. En effet, les statistiques ethniques sont interdites par la loi informatique et liberté de 1978. Le texte interdit ainsi de recueillir et de conserver des informations sur les origines raciales ou ethniques des personnes, ou encore leurs appartenances religieuses, auquel cas cela peut conduire à une peine de prison de cinq ans et 300 000 euros d’amende. 

Cette absence de données entretient un flou quant à la réalité de la consommation de drogues d’un côté et des populations touchées par la répression de l’usage de l’autre. La conséquence est la construction d’un imaginaire où le consommateur de cannabis est stéréotypé, jeune, habitant les quartiers populaires et des populations issues de l’immigration. Ces stéréotypes nourrissent les discours extrémistes et les déclarations telle que : “la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C’est un fait” (E. Zemmour).

La réalité, c’est une surreprésentation des ces populations jeunes et issues des quartiers populaires, dans les personnes arrêtées pour infraction à la législation sur les stupéfiants (ILS) alors même que les niveaux de consommation par tranche d’âge est le même pour l’ensemble de la population.

La recherche d’infraction à la législation sur les stupéfiants, notamment sur la consommation de cannabis, devient un prétexte pour le contrôle des populations jeunes précisément dans les quartiers populaires, avec deux conséquences : des contrôles répétés sur les mêmes individus et des contrôles dits “au faciès”.

En 2016, une enquête judiciaire est ouverte suite à la plainte de 18 adolescents, habitants du 12ème arrondissement de Paris, victimes de contrôles répétés, discriminants et de faits de violences (1). Cette enquête a permis de mettre en exergue l’utilisation des contrôles comme moyen de pression sur ces jeunes. François Molins, Procureur de la République de Paris à l’époque, avait lui même parlé d’un « grave dysfonctionnement sur le cadre des conduites au poste et des procédures de vérification d’identité au sein du commissariat du 12ème arrondissement ». Plusieurs vidéos issues de ces contrôles avaient été rendues publiques à cette occasion et diffusées par la presse, dont le journal Le Monde en 2018.

Selon le défenseur des droits, en France, les populations noires et arabes ont 20 fois plus de chance de se faire contrôler. En conséquence, alors que le niveau de consommation de drogues et le même pour toutes les populations, elles sont forcément plus représentées dans les infractions à la loi sur les stupéfiants (2).

“Ainsi, près de 40 % des jeunes (18-24 ans) indiquent avoir été contrôlés dans les cinq dernières années. Parmi cette population, pour la même période, les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes/maghrébins sont particulièrement concernés : 80 % d’entre eux rapportent avoir été contrôlés au moins une fois par les forces de l’ordre.”

En 2012, une étude est réalisée par 4 chercheurs du CAIRN. Son objectif est de savoir s’il existe un “profilage ethnique” lors de contrôles policiers sur Paris, et donc savoir si le “contrôle au faciès” était une réalité (3). Ces résultats ont permis de mettre en évidence les disparités de contrôle en fonction des origines ethniques présumées des personnes contrôlées. 

Le dispositif consistait à étudier des lieux de passage, en cartographiant les populations qui les fréquentaient; et d’étudier en parallèle la typologie des personnes contrôlées par les forces de police. Sans rentrer dans les détails, il en ressort que les populations noires et arabes sont plus souvent soumises à des contrôles que la population blanche.

“Par rapport à un Blanc, un Noir encourt 3,3 à 11,5 fois plus de risques d’être contrôlé selon les lieux, un Maghrébin 1,8 à 14,8 fois plus de risques, un passant d’une autre minorité entre 3,5 et 19,5 fois plus de risques (sauf à Châtelet-Innocents).”

Même si de l’avis des auteurs eux-même, leur étude se bornent aux lieux étudiés, et qu’il existe des disparités liées également à la tenue vestimentaire, ils insistent quand-même sur le fait qu’à “caractéristiques égales, les minorités sont surcontrôlées”.

ILS Cannabis Défendre ses droits

Le saviez-vous? En France 90% des infractions à la loi sur les stupéfiants (ILS) concernent le cannabis.

Au-delà de ça, ce qui se dessine à travers cette étude, une pression policière particulière vers les classes sociales défavorisés. Pour une même ethnicité, les individus associés aux milieux populaires seront d’avantage sujets à subir des contrôles de police. Par ailleurs, concernant la consommation de cannabis, elle sera volontiers associée à ces classes qui subiront plus intensément la dite “lutte contre la consommation de stupéfiants”.

Vers plus de justice sociale?

De par sa nature, la prohibition des drogues a continuellement permis de stigmatiser des populations issues de l’immigration, par l’intermédiaire d’une pression policière dont on voit aujourd’hui encore les effets meurtriers. Ces lois, établies sur des faux-semblants qui ont guidé jusqu’à aujourd’hui leur application, doivent changer.

A travers le monde, elles participent à la discrimination de certaines communautés selon leur couleur de peau ou leur milieu social. Elles servent, sous couvert de mesure de santé publique, à appliquer un contrôle de ces populations. Dans les faits, elles aboutissent trop souvent à des contrôles aux faciès, au harcèlement ou dans le pire des cas aux homicides sur fond de consommation ou détention de stupéfiants.

Comme le précise Erik Altieri, directeur exécutif de NORML, est-ce que la régulation du cannabis va résoudre à elle seule le problème des discriminations raciales ? Non. Est-ce qu’elle mettra un terme aux discriminations envers les communautés de couleur et d’autres groupes marginalisés ? Non plus. Mais, est-ce que la fin de la prohibition sera un pas de plus vers un objectif plus grand de justice sociale ? Sans aucun doute, oui.

Pour aller plus loin

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Retrouvez à ce sujet le travail complet de l’association ASUD et notamment de Fabrice Olivet, qui ont été les premiers en France à aborder ces problématiques.

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Références